THOMAS FRESSIN
Doctorant en histoire moderne & humanités numériques

Thèse doctorale

Des bourgeoisies urbaines en quête de distinction.
Les compagnies des chevaliers des nobles jeux
de l’arc, de l’arbalète et de l’arquebuse.
(France, 1520-1815)


Sous la co-direction de MM. les professeurs
Pierre-Yves Beaurepaire & Hervé Drévillon

Description du sujet

A partir du XVIIe siècle, l'Europe connait une "révolution associative" majeure, où de nouveaux espaces de convivialité et de sociabilité restreinte émergent1. Les associations créées s'organisent autour des loisirs préférés des participants2 : académies, clubs, ... C'est durant cette période qu'apparait également, dans le milieu urbain, une forme de sociabilité méconnue : les compagnies privilégiées de la milice bourgeoise.

Choisissant de s'exercer à un noble jeu -- l'arc, l'arbalète et l'arquebuse sont les jeux plus exercés mais nous trouvons également ceux de la couleuvrine, du canon, de l'épée, du pistolet ou encore de la navigation --, ces institutions s'affilient à l'histoire des anciennes confréries militaires des villes, nées au Moyen-Age des libertés urbaines et de l'obligation de se défendre par ses propres moyens.

Trouvant une place particulière au sein des milices bourgeoises, ces compagnies sont privilégiées par de nombreuses patentes et finissent par se distinguer des compagnies ordinaires de la milice urbaine sur lesquelles elles exigent le pas. Nous les retrouvons sur une grande partie du royaume de France3, sans tenir compte de la hiérarchie urbaine -- des villes bien peuplées comme Caen à des petites villes comme Sézanne en Champagne.

Fondées sur la base de statuts confraternels spécifiques, recrutant sur volontariat et cooptation, élisant généralement leur chef, pratiquant des cérémonies ritualisées -- notamment pour la réception de leurs nouveaux membres --, exemptées d'un certain nombre de missions habituellement attribuées au sein de la milice, ces compagnies conservent malgré tout une apparence militaire mais finissent pas assurer exclusivement des missions d'honneur et de parade au profit des prévôts et échevins.

Encouragées tant par les villes que par les rois à s'exercer régulièrement à leur exercice militaire, les compagnies des nobles jeux forment de véritables sociétés d'amusements, où une partie des nobles et de l'élite de la bourgeoisie se retrouvent, offrant ainsi à leurs membres des terrains d'exercice d'affrontements fraternels.

Chaque année, les chevaliers d'un noble jeu se réunissent aux beaux jours pour l'abat du papegay, tir de cérémonie sur un perroquet en bois suspendu en haut d'une perche, qui permet au vainqueur, devenant roi dans sa ville de son noble jeu, de bénéficier de nombreux privilèges et exemptions le temps d'une année.

Le reste de la saison de tir, les chevaliers d'une même compagnie se divertissent en mettant en jeu des prix. Ils organisent également des Prix provinciaux et des Prix généraux pour que des compagnies d'une même Province ou du Royaume s'affrontent entre elles. Résurgence des tournois chevaleresques des siècles passés, ces prix offraient aux villes des spectacles publics de plusieurs jours, où les chevaliers, en plus de tirer, défilaient en grande pompe et mettaient en avant l'honneur et la courtoisie. Réunissant de nombreuses compagnies amies voisines invitées pour l'occasion, ces événements pouvaient rassembler jusqu'à "8 à 10 mille étrangers", comme ce fut le cas à Laon en 1700, selon les propos tenus dans correspondances administratives royales4.

Leur participation dans la défense des villes devenant secondaire et ces jeux apportant également quelques désordres -- notamment des accidents mortels et des nuisances sonores dues aux armes à feu --, ces sociétés susciteront procès et contestations au sein des villes. Malgré cela, les compagnies subsistent en assez grand nombre jusqu'à la Révolution, période où certaines compagnies se distinguent. Citons par exemple les chevaliers de l'arquebuse de Paris, qui étaient en quelque sorte le bras armé de l'Assemblée des Électeurs de Paris et qui ont joué un rôle actif durant la prise de la Bastille5.

Bien que les chevaliers des nobles jeux tentèrent de conserver leurs statuts particuliers, l'Assemblée nationale finit par dissoudre ces compagnies privilégiées, par décret du 12 juin 1790. Une fois fondues dans la garde nationale, quelques mois plus tard, l'Assemblée nationale finit par faire de leurs meubles et immeubles des biens nationaux. Il faut alors attendre le premier Empire pour que de nouvelles compagnies des nobles jeux se reconstituent selon les anciens usages.

État de l'art

Parentes pauvres de l'histoire des sociétés urbaines, les compagnies de la milice bourgeoise pratiquant des nobles jeux ne sont abordées dans aucun aucun lexique et dictionnaire d'histoire, ni aucun ouvrage de référence, comme l'Histoire de la France urbaine6 ou La Ville moderne XVIe- XVIIIe siècle7. De vagues allusions au folklore de ces compagnies se retrouvent parfois, mais avec hésitation et confusion ; les dimensions militaires, confraternelles, ou encore sportives restent absentes.

De nombreux travaux d'érudition locale se sont intéressés, au XIXe et au début du XXe siècle, aux compagnies privilégiées. Mais ces publications sont souvent dépourvues de méthode et de problématique, et ne sont pas toujours exploitables -- les sources ne sont pas toujours convenablement citées et de nombreuses données sont amalgamées sans vérification. Après cette abondante moisson de monographies, il faut attendre la fin du XXe siècle et le début du suivant pour voir quelques chercheurs s'y intéresser à nouveau.

Signalons là Albert Babeau, dans son classique La Ville sous l'Ancien Régime (1880), qui consacra un chapitre entier intitulé La garde et traitant des arquebusiers. Lors du congrès national des sociétés savantes de 1991, consacré aux "Jeux et sports dans l'histoire", les compagnies des nobles jeux ont suscité deux interventions8. Pierre-Yves Beaurepaire travailla quant à lui plus spécifiquement, dans un ouvrage dédié, sur la relation entres les chevaliers des nobles jeux et d'autres sociétés fraternelles au XVIIIe siècle9. Christine Lamarre, enfin, s'intéressa aux jeux militaires au XVIIIe siècle10.

Ces deux derniers chercheurs espéraient que la désaffection pour ce sujet serait récente et provisoire. Or, presque une quinzaine d'années plus tard, aucun travail scientifique ne vint compléter et continuer leurs recherches. Nous avons donc le souhait de pouvoir combler ce vide à travers nos recherches.

Objectifs & perspectives

A la lumière de nouvelles sources repérées et d'une bibliographie renouvelée, il conviendra de revenir sur plusieurs éléments et de les actualiser.

Notre recherche se réalisera essentiellement sur le territoire français. La période temporelle envisagée débutera aux origines de la chevalerie des nobles jeux -- fin XVIe, début XVIIe siècle -- jusqu'à la Révolution a minima. S'il y a suffisamment de matière première dans les sources, l'étude pourra éventuellement se prolonger jusqu'au Second Empire, Napoléon III ayant été le dernier souverain à avoir favorisé les nobles jeux, en implantant notamment un jeu d'arc dans le jardin anglais du Château de Fontainebleau.

Le carte actuellement dessinée des implantations de ces compagnies sur le territoire de France étant sous-évaluée -- elles sont jusqu'alors réputées présentes dans le Nord, l'Ile-de-France, la Champagne et la Bourgogne --, nous la compléterons et tenterons de démontrer que des compagnies étaient présentes dans chaque Province du Royaume de France.


Carte renouvellée des 399 compagnies des nobles jeux identifiées
dans 347 villes françaises et leur siècle d'apparition
(novembre 2017)

Nous chercherons à faire ressortir les généralités et particularités de ces compagnies, en terme d'activités, d'apparences, de folklores, de cérémonies, de privilèges, de membres, etc. A la vue de l'homogénéité des pratiques et des statuts dans tout le Royaume de France, nous analyserons les relations qu'elles tissaient entre elles, avec la municipalité ou encore le pouvoir royal, afin de mettre en évidence un réseau d'influence et de communication.

Dans la continuité des travaux de Pierre-Yves Beaurepaire, nous dégagerons leurs us et coutumes, leurs rapports entretenus avec la gente féminine et nous mettrons en avant de nouvelles relations entre chevaliers des nobles jeux et membres d'autres sociétés fraternelles, afin d'en savoir davantage sur les enrichissements mutuels de ces deux sociétés.

L'analyse du recrutement de ses membres et des activités que ces compagnies proposaient, nous permettra de nous interroger sur leur utilité, leur attitude et leur engagement pendant les guerres et les troubles révolutionnaires, la conscience urbaine, l'"urbanité" des jeux, ou encore les rythmes de la vie d'autrefois au sein des villes.

En sus de l'étude de leur fragilité et de leur déclin à la fin du XVIIIe siècle, nous nous intéresserons également, si les sources nous le permettent, à la restauration progressive de ces sociétés, au début du XIXe siècle.

En somme, ce sujet, pratiquement neuf dans un contexte scientifique rigoureux, a l'immense intérêt d'être comparatif, ce qui permettra de contextualiser, de cartographier et de dégager des rythmes. Si nous atteignons nos objectifs, sans doute que ce travail permettra d'ajouter un nouveau chapitre à l'histoire urbaine.

Mots et expressions clés

Histoire des jeux, histoire urbaine, histoire militaire, noble jeu, jeux, milice bourgeoise, confrérie, sociabilité, arc, arbalète, arquebuse, archers, arbalétriers, arquebusiers.

Bibliographie

  1. Peter CLARK. Bristish clubs and societies, 1580-1800. Oxford University Press, 2000
  2. Kenneth LOISELLE, Gilles MONTEGRE et Charlotta WOLFF. “Autoreprésentation et partage affectif dans les correspondances”. In : Pierre-Yves Beaurepaire. La communication en Europe. De l'âge classique au siècle des Lumières. Berlin, 2014. Chap. VII, p. 293–297
  3. Une première cartographie de ces compagnies a été publiée dans T. FRESSIN et M. ROUX. Le bouquet provincial, fête traditionnelle de l’archerie (fiche d’inventaire du patrioine culturel immatériel). Ministère de la Culture, 2014
  4. Louis PHELYPEAUX de PONCHARTRAIN et Jean PHELUPEAUX. “Lettre de Louis Phélypeaux de Pontchartrain (contrôleur général des finances) à Jean Phélypeaux (intendant de Paris) datée du 9 juillet 1698”. In : Les Correspondances administratives sous le règne de Louis XIV 1.1 (1850), p. 916–917
  5. RICART. Journal de la compagnie des citoyens arquebusiers royaux de la ville de Paris, sur la révolution actuelle. 1789
  6. Georges DUBY et al. Histoire de la France urbaine : La ville classique de la Renaissance aux révolutions. 1981
  7. Olivier ZELLER. La ville moderne, XVIe-XVIIIe siècle. 2003
  8. Françoise LAMOTTE, Les compagnies du papegay en Normandie, p. 39-47 et Les arquebusiers de la confrérie de Sainte Barbe d’Aix-en-Provence, p. 79-91 dans Jeux et sports dans l’histoire, Actes du 116e congrès national des Sociétés Savantes, Chambéry, 1991, Paris, 1992, section d’histoire moderne et contemporaine, t. 2, Pratiques sportives.
  9. Pierre-Yves BEAUREPAIRE. Nobles jeux de l’arc et loges maçonniques dans la France des Lumières : enquête sur une sociabilité en mutation. Editions Ivoire-Clair, 2002
  10. Christine Lamarre. “Les jeux militaires au XVIIIe siècle. Une forme de sociabilité urbaine négligée”. In : Histoire urbaine, 5 (2002). Histoire urbaine, p. 85–103
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